Justice haïtienne : prisons saturées, pôles spécialisés et dossiers en attente
Au 30 juin 2026, 82 % des personnes détenues en Haïti attendaient encore d’être jugées. Dans le même temps, l’État a inauguré des unités judiciaires spécialisées et relancé des audiences, sans que les grands dossiers n’avancent.
Des prisons au-delà de la saturation
Selon le BINUH, 7 563 personnes étaient détenues dans les prisons haïtiennes au 30 juin 2026, dont 263 garçons et 20 filles. Les personnes en détention préventive représentaient 82 % de la population carcérale, contre 83 % au premier trimestre. Le taux d’occupation était estimé à 313 %, avec en moyenne 0,31 m² par détenu.
Les conditions restent qualifiées d’inhumaines et dégradantes. Au deuxième trimestre, 49 détenus sont morts, la plupart faute de soins médicaux, à cause de cellules insalubres, d’une nourriture insuffisante et d’un accès limité à l’eau potable. Le centre de réinsertion des mineurs en conflit avec la loi (CERMICOL) illustre cette situation : il détient plus de 760 personnes, dont 668 adultes et 92 mineurs, alors qu’il a été conçu pour 93 mineurs. Après les attaques de gangs de 2023 et 2024 contre les prisons de l’Ouest, il est le seul centre de détention encore en activité dans la capitale.
Une justice ralentie par les grèves et la violence
Le fonctionnement des tribunaux a aussi été perturbé par la grève du Collectif des procureurs, lancée à la mi-novembre 2025 et suspendue fin février 2026. Les procureurs ont repris leurs fonctions début mars. Plus largement, le BINUH note que la violence des gangs, le manque de moyens et les difficultés institutionnelles continuent de peser sur la réponse judiciaire.
Un exemple illustre les maillons faibles de la chaîne pénale. Le 21 juin, la Force de répression des gangs a arrêté 14 personnes soupçonnées d’association avec des gangs à Tabarre. Treize ont ensuite été libérées par la justice, faute de preuves suffisantes, une seule restant détenue dans l’attente de la suite de la procédure.
Des réformes qui avancent
Plusieurs initiatives méritent d’être soulignées. Le ministère de la Justice a lancé le 19 janvier une « caravane » nationale pour réduire la surpopulation carcérale et la détention préventive prolongée. Sa phase pilote, avec une audience d’habeas corpus au tribunal de première instance de Port-au-Prince, a permis de libérer 19 personnes détenues pour de petites infractions.
Le 27 mai, le gouvernement a inauguré le siège des pôles judiciaires spécialisés, chargés des crimes de masse, y compris les violences sexuelles, et des crimes financiers. Dix substituts du commissaire du gouvernement (six en première instance et quatre en appel) et six juges d’instruction y ont été affectés, et le parquet et le doyen du tribunal de première instance de Port-au-Prince ont engagé un inventaire des dossiers à transférer à ces unités. En mai, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire a aussi formalisé 120 nominations, renouvellements ou promotions de magistrats.
Pour les mineurs, le BINUH a appuyé le traitement de 57 dossiers reconstitués à Port-au-Prince, qui a abouti à la libération de 30 d’entre eux. À Cap-Haïtien, 22 dossiers ont été examinés, dont 12 concernant des mineurs, et 12 personnes ont été libérées.
Les dossiers emblématiques en attente
Les affaires les plus sensibles avancent peu. Dans le dossier de l’assassinat de Jovenel Moïse, le juge d’instruction de la Cour d’appel poursuit les auditions dans le cadre du réexamen ordonné en octobre 2025, et a demandé le 23 juin l’exécution de mandats d’arrêt contre sept personnes. Aux États-Unis, un tribunal fédéral de Miami a déclaré quatre hommes coupables le 8 mai.
Aucun progrès n’a été relevé sur les massacres de Grand-Ravine, La Saline, Bel Air et Pont-Sondé, et peu dans l’affaire de Wharf Jérémie. Dans le dossier du trafic d’armes lié à l’Église épiscopale d’Haïti, la Cour d’appel de Port-au-Prince a ordonné en avril le renvoi de 56 prévenus devant la juridiction de jugement. En matière de corruption, elle a toutefois annulé en avril le renvoi en procès de l’ancien sénateur Youri Latortue et de l’ancien président du Sénat Joseph Lambert. Aucune procédure n’a été ouverte contre le procureur de Miragoâne, Jean Ernest Muscadin, visé par des allégations d’au moins 76 exécutions sommaires entre 2022 et 2025.
La police et ses propres dérives
Le BINUH a documenté 14 cas d’exécutions extrajudiciaires ou tentatives imputées à des policiers au deuxième trimestre, et 54 sur le premier semestre 2026, contre 124 un an plus tôt. Sur 248 dossiers transmis à l’Inspection générale de la Police nationale en 2025 et 2026, 226 étaient toujours en cours d’enquête. Le BINUH a aussi formé plus de 1 300 policiers des unités spécialisées aux droits humains et à l’usage de la force.
Sanctions et pression internationale
Neuf personnes et deux entités, dont le gang Gran Grif et la coalition Viv Ansanm, restent visées par le régime de sanctions de l’ONU. L’Union européenne a prolongé jusqu’au 29 juillet 2027 ses propres mesures, et plusieurs pays, dont le Canada, les États-Unis et le Royaume-Uni, maintiennent des listes de sanctions.
La confiance, enjeu central
Ces chiffres mesurent bien plus qu’un dysfonctionnement administratif : le BINUH souligne que les violences sexuelles restent sous-déclarées, notamment à cause de la peur des représailles et du manque de confiance envers la police et la justice. Cette confiance conditionne aussi la crédibilité du processus électoral que nous analysons dans Haïti : le pari des élections du 13 décembre après la fin du Conseil présidentiel de transition, l’appui des partenaires décrit dans Haïti et le monde, et la situation des victimes présentée dans Société haïtienne : 1,47 million de déplacés et une crise humanitaire persistante.